Notre projet

Villanov'art est une association établie à Villanova, en Corse, qui a pour objet l’enseignement et la conservation des techniques picturales. 
Les techniques de la peinture ont connu des hauts et des bas au fil des siècles mais nous sommes arrivés à un point particulièrement critique, une situation paradoxale où la majorité du public est naturellement attirée par la peinture réaliste de qualité (il suffit de voir les taux record de fréquentation du Louvre et du Musée d’Orsay) alors que les décideurs culturels, enseignants des arts plastiques compris, ne trouvent intérêt et intelligence que dans la peinture non figurative et le geste dit « spontané », le tout dans un déni manifeste de la pratique du métier. 
Cette situation n’est pas propre à la France, elle existe dans tous les pays industriellement développés. Face à cette vision esthétique abstraite, obligatoire, intelligente et de bon ton, quelques peintres et amateurs d’art ont commencé à réagir ; aux USA d’abord avec le Cennini Forum et l’Art Renewal Center, puis en Italie, en Suède, en Grande Bretagne … avec pour seul but de protéger ,conserver et transmettre un patrimoine de savoirs-faire laborieusement affiné au fil des siècles. En fait, enseigner ce que la plupart des écoles d’art et des universités n’enseignent plus
Villanov’Art n’a pas vocation polémiste, nous essayons simplement de mettre des outils solides et éprouvés à la disposition des peintres et des étudiants qui souhaiteraient nous suivre.

Lundi 21 avril 2008



Domenico Ghirlandajo (1449-1494), L'Adoration des Mages, 1487, Tempera grassa,
Galleria degli Uffizi, Florence.


Le jaune de Naples, le vieux Giallorino des Italiens, est le produit d'une calcination de plomb et d'antimoine (un antimoniate de plomb), plus divers autres ingrédients ajoutés selon la fabrication. Il est connu depuis l'antiquité et tombé en désuétude aujourd'hui, victime de la défaveur des pigments au plomb. Les artisans napolitains avaient la quasi exclusivité de sa fabrication au XIVème siècle, et il est rapporté qu'on pouvait le trouver à l'état naturel sur les pentes volcaniques (mais il semble que les avis divergent sur ce point). Peu importe les querelles de chapelle, c'est un très vieux pigment utilisé "à fresco", "alla tempera" et à l'huile.

Selon sa préparation et son temps de cuisson sa couleur varie du jaune clair vif au jaune chaud, en passant par le jaune sourd, .

Il a été dit beaucoup de choses négatives à son sujet, généralement par des gens qui n'en ont qu'une petite expérience. Le jaune de Naples est un pigment très opaque, plein et gras sous le pinceau, très siccatif et stable quoi qu'on en dise. Je l'utilise depuis une trentaine d'années et n'en ai vu aucun signe d'altération, contrairement au jaune de chrome pour lequel on a voulu quelquefois le faire passer.

On dit que le contact du métal le fait noircir, et qu'il vaut mieux utiliser des couteaux à palette en plastique ou en corne. Je l'ai toujours broyé avec de l'huile de lin et je n'avais jamais constaté ce fait jusqu'à récemment où ce n'est semble-t'il pas mon couteau à palette habituel en acier qui a fait verdir le pigment, mais à ma grande surprise l'huile de noix que je lui associai pour la première fois ; et précisément la conjonction couteau de fer et huile de noix, car l'opération répétée avec un couteau de plastique n'a induit aucune altération (toute information sur ce point serait la bienvenue).

Ce pigment n'étant quasiment plus fabriqué, les substituts sont nombreux et très inégaux en qualité. Ils sont à peu près tous le produit du mélange de blanc de zinc et de jaune de cadmium ou azo, rompu par de l'ocre jaune ou du jaune oxyde de fer. Il est évident que ces mélanges n'ont ni la luminosité, ni la siccativité, ni l'opacité, ni les qualités optiques, ni la plasticité du vrai jaune de Naples.

Le jaune de Naples est inimitable et ne le trouvant plus que très difficilement, la meilleure solution est encore de le fabriquer soi-même si on le peut, il suffit simplement de disposer d'un four de potier ou d'émailleur.

Curieusement les primitifs "flamands", au sens large, et leurs héritiers, ne l'ont guère ou pas employé, lui préférant son cousin le jaune de plomb-étain, le plus souvent glacé aux laques végétales.


José Colombé

par Villanov'art
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Vendredi 21 mars 2008
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Thomas Wilmer Dewing (1851-1938), The Garland, 1899, huile sur toile, The Thyssen-Bornemisza Collection, Lugano.


Nous intitulons cet article "les" Terres vertes car elles proviennent de divers sites d'extraction et présentent différentes tonalités de vert ; tonalités froides des terres de Venetie et de Chypre, tonalités plus chaudes et sourdes des Terres de Bohême et du Tyrol. Ces terres sont présentes un peu partout dans le monde. Pour la France, j'en connais un petit gisement en Auvergne et quelques veines en Corse.

La terre la plus connue venait de Venetie, dite Vert, ou Terre de Verone. Ce gisement est épuisé depuis longtemps et l'essentiel de la Terre verte disponible actuellement, sous forme de pigment, provient de Chypre et d'ex-Tchéquoslovaquie. Malheureusement elle est souvent vendue mal lavée, contenant encore beaucoup de silice, ce qui oblige à la laver de nouveau avec une perte d'au moins 50% du produit d'origine, ce qui finit par rendre le kilo de pigment pur très onéreux.

L'usage de la Terre verte semble embarrasser quelques peintres modernes. Il y a plusieurs raisons à cela, soit la Terre verte qu'ils emploient n'en est pas, soit qu'ils veulent l'employer là où elle ne devrait pas l'être.

La Terre verte n'a aucun corps (ce qui est à mon sens sa plus grande qualité) et est peu colorante (mais donne des verts froids très distingués quand elle est mélangée aux blancs). Alors pourquoi cette célébrité de longue date ? Tout simplement parce que ce pigment est remarquable quand il est utilisé en détrempe. C'est d'ailleurs comme çà qu'il a toujours été utilisé. Il est excellent pour la peinture "a fresco", pour la peinture à la colle, pour la tempera, pour l'aquarelle, pour le pastel (je ne sais pas pour l'acrylique car je n'en ai aucune expérience). Bref, tous les dessous, verdacci et autres imprimature à la Terre verte, se sont presque toujours faits en détrempe, et sur ce point elle est imbattable.

La terre verte broyée à l'huile ne rend de grands services que pour l'imprimatura et le glacis, notamment pour glacer les ombrés des carnations (comme chez la "Fille au chapeau rouge" de Vermeer) ou, mêlée de blanc, pour les velature très froides. Son emploi, à l'huile, pour marquer les dessous est malaisé à mettre en oeuvre (excepté pour la Terre de Bohême) et nécessite l'emploi de siccatif car c'est un pigment très paresseux.

De toutes façons on sait depuis longtemps que l'union de la Terre verte avec l'huile est un peu un mariage contre nature. Elle demande beaucoup d'huile au broyage et se tient mal en tubes. La meilleure façon de l'employer à l'huile est de la broyer à la demande avec un liant résineux, et de limiter son emploi aux glacis et à l'imprimatura.

On peut fabriquer un Ton de Terre verte de qualité, à l'huile, en broyant du vert oxyde de chrome avec de la craie. Il faut savoir que la Terre verte n'est quasiment plus broyée industriellement. Mis à part quelques rares fabricants puristes, les terres vertes vendues en tube sont la plupart du temps de savants mélanges de vert oxyde de chrome avec divers autres pigments refroidissants ou réchauffants, le tout très allongé d'alumine ou de silice colloïdale et d'huile. Ces peintures ne sont que des "Tons Terre verte", ce qui n'est quasiment jamais mentionné sur les tubes.

Cet article fait suite à une récente communication sur l'usage de la Terre verte auprès d'artistes Siennois et Pisans.

José Colombé

par Villanov'art
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Lundi 10 mars 2008
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José Colombé, Portrait de Emma Perry, sinopia, 2007. Collection Françoise et Brendan Perry, Ireland.


Ce pigment qui fut intensivement employé depuis la préhistoire est tombé aujourd'hui dans le plus total oubli. Oubli que nous devons au manque de curiosité de la plupart des peintres actuels, anesthésiés par les gros fabricants de matériel pour artistes, très préoccupés de critères de rentabilité.

Le Sinope, aussi appelé sinopis, sinople, sinopia dans le passé, est une terre rouge naturelle qu'on assimile souvent de nos jours, par erreur, à l’ocre rouge qui est, elle, un produit manufacturé issu de la calcination de l’ocre jaune. L'ocre rouge, si belle soit-elle n'a rien de comparable avec l'élégance naturelle du Sinope.

Il tire son nom d’un gisement de grande renommée dans l’antiquité grecque, situé dans la région de Sinope sur le bord de la Mer noire, en actuelle Turquie. Les Romains, eux, se fournissaient surtout en Espagne et en Provence. Selon son lieu d’origine on l’appelle aussi Terra rosa, rouge de Pouzzoles, orangé de Mars, etc...

Cette terre rouge naturelle n’est plus commercialisée que très confidentiellement. Les mines ont fermé les unes après les autres et tous ses substituts sont des oxydes de fer synthétiques dont la fabrication demande moins de main d'oeuvre et de temps. C'est aussi un moyen de calibrer des constantes de teintes ; celles du Sinope sont comme le vin... elles dépendent du terroir (à quand le vin normalisé ?).

Le Sinope a une couleur rouge brique orangé d’une infinité de nuances selon les gisements et les veines ; des teintes d’une grande délicatesse, indestructibles à la lumière et très siccatives. On le tenait en grande estime dans le passé et il fut un composant incontournable des teintes de chair de l’antiquité grecque jusqu'au XVIIIème siècle. Sa présence dans les tableaux anciens est d'ailleurs très facilement décelable : les carnations exécutées au blanc d'argent et au Sinope n'ont pas bougé, celles où on lui a substitué le vermillon se sont beaucoup altérées.

Il est, en toute vraisemblance, le pigment le plus souvent employé par Fragonard pour construire ses ébauches (cf. Fragonard et la technique flamande).

A la Renaissance, le terme Sinopia désignait une détrempe en camaïeu, surtout utilisée pour réaliser les modèles (cartons) des peintures à fresco.

On extrait le Sinope à partir d’un minerai qui contient dans l’absolu environ 10% de pigment et 90% de silice et impuretés diverses. En cherchant bien, on peut encore se le procurer dans quelques petites entreprises du Vaucluse, et on peut l'admirer grandeur nature, sous forme de cathédrales minérales et de canyons... dans le Lubéron.

Il est rappelé qu'il est interdit de prélever le minerai sur les sites.

par Villanov'art
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Lundi 25 février 2008
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Rembrandt van Rijn, (1606-1669), autoportrait (détail), 1665, Huile sur toile, Kenwood House, London.


Le blanc à impasto est une tempera grasse, une relique du vieux procédé flamand oublié depuis longtemps. Il sert à peindre des empâtements et fut encore utilisé jusqu'au XIXème siècle pour créer des rehauts clairs saisissants. Le plus célèbre utilisateur de l'impasto fut Rembrandt.

L'usage de l'empâtement pour les rehauts clairs en opposition aux ombrés en pâte mince fut la norme des usages flamands du XVIIème. La réalisation de ces empâtements a fait l'objet de moultes conjectures et le succès d'Internet n'a pas arrangé les choses, tout le monde y est allé de son hypothèse, de l'adjonction de plâtre ou de craie à la pâte jusqu'à l'utilisation à outrance de l'huile de lin brûlée et autres.

Le blanc à impasto se fait très simplement et était d'un usage très courant dans les ateliers, notamment dans une utilisation détournée... pour soutenir les repentirs.

On le fait de deux façons :

- la plus rapide : on malaxe sur la palette du jaune d'oeuf avec du blanc d'argent ou de titane broyé à l'huile (couleurs en tubes), pas plus d'un tiers de jaune (en volume) et on allonge avec son diluant habituel. Si l'on ajoute trop de jaune la pâte sera trop ferme et inapplicable.

- la plus solide : on malaxe sur la palette du jaune d'oeuf avec du pigment de blanc d'argent ou de titane jusqu'à obtention d'une pâte ferme. On mélange ensuite1 volume de cette pâte avec 1 volume de blanc d'argent ou de titane broyé à l'huile (couleurs en tubes). on allonge comme précédemment avec son diluant habituel. On peut lier le pigment avec de l'oeuf entier plutôt que du jaune seul si on veut une pâte plus souple, mais on altèrera les qualités de l'impasto.

Dans les deux cas on obtient un blanc très opaque et très siccatif qui a la propriété de garder la touche donné par le pinceau, il ne s'affaisse pas et devient très dur au séchage.

Ce procédé ne s'applique pas qu'au blanc, on peut l'employer avec tous pigments à l'exception des laques. Les empâtements se glacent très facilement et donnent les fameux rendus mordorés de Rembrandt.

Les Italiens l'appelaient "Putrido" parce que la pâte dégageait une odeur putride au séchage (ils préparaient de la pâte à l'avance qu'ils conservaient en petits pots recouverts d'eau pour l'empêcher de sécher... mais pas de pourrir).

On peut très bien substituer de la colle à la caséïne ou du liant méthyl cellulose, à l'oeuf. Il y a d'ailleurs de fortes présomptions que Rembrandt ait utilisé quelquefois de la colle de fromage (caséïne + chaux), c'est du moins ce que l'on peut conclure de l'analyse de quelques tableaux. 


José Colombé

par Villanov'art
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Dimanche 17 février 2008
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Giovanni Boccati, 1420-vers 1487, La Vierge et l'Enfant sur un trône entre des anges et deux putti, entre 1444 et 1480, tempera et tempera grasse avec glacis d'huile, dorure, Musée Fesch , Ajaccio.


Cet article repose sur l'observation du tableau de Giovanni Boccati conservé au Musée Fesch d'Ajaccio.

Ce tableau est un des maillons importants de l'histoire des techniques picturales en Italie, il se situe entre la manière à tempera stricte et le procédé flamand. La même remarque pourrait s'appliquer à des peintres très proches de Boccati, comme Fra Filippo Lippi, Giovanni Angelo di Antonio, Girolamo di Giovanni et autres, qui adoptèrent tous, peu ou prou, la même technique.

En Italie, au tout début de l'époque d'activité de Boccati, Niccolò Antonio Colantonio vient tout juste d'introduire, d'une façon assez rudimentaire qui ne fit pas école, le procédé flamand qu'il avait appris de Barthelemy van Eyck à Avignon, procédé flamand qui s'installera vraiment dans les décisives années 1470 avec les tableaux d'Antonio Pollaiuolo et d'Antonello da Messina (soit plus de 50 ans après sa mise au point définitive par les Flamands).

Les travaux de Boccati sont un pas au-dessus de la technique mixte de Lluís Borrassà, que nous avons déjà évoquée, et un pas au-dessous du nouveau procédé de peinture à l'huile dit procédé flamand.

Méthode de mise en oeuvre de "La Vierge et l'Enfant" de Boccati :

- l'enduction du bois est mince et a vraisemblablement été faite directement au gesso sottile. Le menuisier a fait un très bon travail, le panneau constitué de plusieurs planches n'a pas bougé, et l'enduit a été minutieusement appliqué dans les règles de l'art car il ne présente quasiment pas de fendillements.

- le dessin est reporté sur le support probablement au poncif et repris à l'encre.

- les parties destinées à être dorées sont délimitées par une gravure dans l'enduit à la pointe à tracer (pour faciliter la pose de l'assiette par le doreur), suivie d'un poinçonnage des lignes de dessin pour faire miroiter la dorure, comme il était d'usage à l'époque.

- la dorure a précédé la mise en peinture car elle est recouverte en plusieurs endroits de glacis de laque de garance.

- les carnations sont soutenues par un dessous uniforme de terre verte à la tempera maigre. Les traits des visages et des mains ont été dessinés par-dessus, procédé typique des usages de la fresque et de l'ancienne manière de tempera. Ces carnations sont peintes à la tempera grasse, elles resteront comme tel et ne seront pas enrichies de glacis à l'huile. L'altération de ces carnations a les mêmes causes que celles que nous avions évoquées dans l'article consacré à Lluís Borrassà.

- l'ensemble des autres parties peintes est ébauché en trois tons à la tempera maigre comme l'a décrit Cennino Cennini, avec de la terre verte pour les vêtures blanches et claires, et de la terre d'Ombre pour les vêtures colorées et les éléments de décor. Le tout est ensuite modelé en couleurs à la tempera grasse puis glacé à la peinture à l'huile.

Remarque importante : à certains endroits, comme les ailes des anges et le velum surplombant la tête de la Vierge entre autres, des glacis de laque de garance à l'huile ont été posés sur la dorure, probablement pour simuler un effet d'émail. Ces glacis nous renseignent grandement sur le liant huileux utilisé par Boccati pour broyer ses pigments. La remarquable qualité de conservation de la pâte et du pigment, et la légèreté des glacis, indiquent tout-à-fait l'usage d'un vernice.

Ce n'est pas un vernice liquida qui se serait fortement obscurci et craquelé, ni un vernice chiara au mastic qui serait devenu très cassant. 

Si l'on considère la difficulté de "faire durer" un pigment aussi fragile que la garance sur un fond aussi imperméable que la feuille d'or, sans aucune lourdeur de rendu et dans un tel état de conservation, je ne vois que le vernice chiara à l'olio d'abezzo, (huile de noix cuite avec la résine de sapin pectiné, cf. l'article sur le sujet). Pour confirmer cette opinion nous remarquerons également que les parties peintes au lappis-lazzuli sur fond de tempera ont conservé toute leur profondeur et n'ont elles aussi quasiment pas bougé.

En conclusion, mis à part l'affadissement classique des carnations à tempera à base de blanc d'argent et de vermillon, les altérations du tableau ne sont quasiment que des usures d'ordre mécanique (la dorure et les visages des deux saints de gauche). "La Vierge et l'Enfant" de Boccati illustre bien la perfection technique et l'amour du Métier d'une certaine École italienne de l'époque.


José Colombé

par Villanov'art
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Mercredi 13 février 2008

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Melchior Broederlam, 1355-1411, Retable de Dijon (détail), tempera grasse et huile (procédé flamand), commandé en 1390, peint entre 1394 et 1399, sculptures de Jacques de Baerze. 
Musée des Beaux-Arts de Dijon. Une des plus anciennes peintures à l'huile.


Beaucoup de fabricants de matériel pour artistes vendent leurs enduits à base de résines acryliques ou vinyliques sous le nom de "gesso" . Cette appellation est fausse, le gesso, nous devrions plutôt dire les "gessi" car il y en a de différentes natures, est un tout autre produit connu depuis des millénaires sous d'autres noms.

 

Il libro dell'arte (Le livre de l'art) de Cennino Cennini, écrit à la toute fin du XIVème siècle, est une des sources les plus anciennement connues relatant l'utilisation du gesso. Cennini apprit tout d'Agnolo Gaddi qui fut l'élève de son père Tado Gaddi, qui fut lui-même élève de Giotto di Bondone qui fut l'élève de Giovanni Cimabue, le peintre qui latinisa l'art byzantin et généralisa l'usage de la tempera à l'oeuf en Italie. Ceci pour dire que le gesso était l'enduit de base des peintres depuis longtemps, depuis l'antiquité en fait.

 

On utilisait deux types de colle :

 

- une gélatine obtenue en faisant longuement bouillir des os, tendons et museaux de chèvre, (très probablement aussi des os de cochon comme je le développerai plus loin), donc une colle d'os.

- une gélatine obtenue des raclures de peaux de mouton et de veau, que nous connaissons maintenant sous le nom de colle de peau.

 

En Italie on préparait les panneaux de peuplier, de tilleuil ou de saule de diverses façons, mais la plus noble consistait d'abord à encoller le panneau de bois, puis à y maroufler une toile de lin à tissage serré. On passait ensuite une couche d'enduit au plâtre actif que l'on appelait gesso grosso. L'encollage, le marouflage et le mouillage du plâtre actif se faisait avec la colle d'os. On arasait ensuite le plâtre séché au grattoir. Pour être sûr de bien traiter toute la surface on la saupoudrait préalablement de poussière de charbon de bois que l'on frottait énergiquement pour colorer le plâtre ; là où le plâtre restait gris, là l'arasage était mal fait. Ce guide coloré est toujours utilisé par quelques vieux ébénistes.

On passait ensuite une ou plusieurs couches d'enduit au plâtre éteint, lié à la colle de peau cette fois-ci, que l'on appelait le gesso sottile. Ce dernier enduit était arasé au grattoir et aussi quelquefois poncé avec de la prêle des champs séchée ou de la pierre ponce. Ces techniques étaient celles des menuisiers et des ébénistes, corps de métier généralement dévolus à la préparation des panneaux comme nous l'indiquent les devis et "prix faits" de l'époque.

 

Dans le Nord on a le plus souvent préféré la craie au plâtre, et la colle de peaux de lapin à la colle de vélin. On a également essentiellement travaillé sur panneaux de chêne.

 

On faisait encore du gesso grosso à l'ancienne, sans le savoir, en Picardie dans les années 1950, je l'ai vu. Quand le cochon était tué, en hiver, on faisait le fromage de tête. On utilisait pour çà, la tête, les pieds et divers gros os. Le bouillon en excès (rien ne se perd dans le cochon) était filtré, remis à bouillir jusqu'à grande réduction, puis versé dans un couvercle de lessiveuse renversé où il prenait en gelée. Le lendemain on démoulait et on coupait la gelée en tranches que l'on mettait à sécher sur des sacs à pommes de terre en toile de chanvre. Exactement comme le décrit Cennino Cennini.

Remouillée et chauffée, cette colle, liée au plâtre, servait à enduire très solidement les parties de portes de granges ou les volets piqués par les vers. C'était un gesso grosso dans la plus grande tradition.

par Villanov'art
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Mercredi 6 février 2008

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José Colombé, Étude pour l'Ospédale, technique mixte, 2007, Solart Gallery, Cavan, Ireland

© José Colombé 2007.

La principale difficulté rencontrée dans la lecture des textes de techniques picturales réside souvent dans l'ambiguïté des termes employés. La notion de technique mixte en est un bon exemple.

 

Première définition : chez Villanov'art nous nous réfèrons au sens historique du procédé et entendons par "technique mixte" un travail exécuté au préalable à la tempera maigre ou grasse (ou les deux à la fois), terminé par des glacis ou "velature" à la peinture à l'huile, tel qu'on peut le voir dans le tableau de Lluís Borrassà précédemment évoqué. Cette manière a vu le jour vers 1350, avant la mise au point du procédé flamand.
De même nous parlerons de technique mixte pour un travail en détrempe quelconque achevé au pastel.

 

Seconde définition : qui semble être devenue le standard actuel via l'usage anglo-saxon. Il s'agit là d'une toute autre technique qui consiste à peindre à tempera grasse sur une couche exécutée à l'huile. Cette couche peut être une imprimatura colorée fraîche ou une couche sèche. Dans ce dernier cas, la tempera, blanche ou au moins très claire, servira surtout à marquer les lumières sur le sujet. Que la couche de dessous soit fraîche ou sèche, la tempera permettra d'exécuter facilement les modelés, avec l'opportunité de créer, au passage, de délicats gris optiques (principe premier de la velatura). Ces plages de tempera seront ensuite reprises à l'huile. 
On peut tout simplement appeler cette technique mixte le procédé flamand.

Son usage a perduré, partiellement, jusqu'au XIXème siècle avec les blancs à "impasto", ou "putrido", liés à l'oeuf.

 

Deux excellents auteurs ont très bien décrit cette technique : 

- Max Doerner, The materials of the artist and their use in painting , Harcourt 1984. Première édition en allemand : 1934. (au chapitre sur la technique des Vieux Maîtres).

- Nicolas Wacker, La peinture à partir du matériau brut, Éditions Allia, seconde édition 2004. Première édition par l'auteur 1980. (Ce livre est remarquable et injustement méconnu).

 

Notes sur le tableau figuré en frontispice : cette étude a été réalisée à la tempera grasse, puis reprise avec des glacis et "velature" à la peinture à l'huile, sur un enshuilage au vernis d'huile de noix cuite à la couperose additionnée de térébenthine de Venise.

par Villanov'art
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Dimanche 3 février 2008
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Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), La leçon de musique, huile sur toile, 1769. Musée du Louvre.

Nous savons le goût de Fragonard pour la peinture flamande du XVIIème siècle, goût qu'il partageait avec sa belle-soeur et collaboratrice Marguerite Gérard. Si cette dernière peignait dans la lignée de Ter Borch, d'une façon soignée et précieuse, quelquefois à la limite du plagiat, "Frago" préféra la manière enlevée de Rubens, et s'il alla plus loin que le Maestro dans la liberté de la touche, il en conserva l'essentiel du procédé (emploi des résines mis à part), comme on peut le voir dans La leçon de musique, La liseuse, La lettre d'amour, Le verrou et autres.

Le processus est très probablement le suivant :

Préparation du support : enduit à la céruse teinté de Sinope (ocre rouge naturelle) ou de terre de Sienne naturelle.

Mise en place : dessin à la craie repris au pinceau avec une terre (probablement de la terre d'Ombre), puis passage d'une imprimatura de Sinope broyée à l'huile grasse et allongée d'essence de térébenthine. Au XVIIIème siècle, on appelait huile grasse de l'huile de lin siccativée par une cuisson avec de la litharge.

Mise en peinture : en suiveur du procédé flamand XVIIème, Fragonard se sert de l'imprimatura de Sinope comme demi-ton. A partir de là, les ombrés les plus forts sont marqués tout simplement par des forçages locaux à la terre d'Ombre naturelle et brûlée quelquefois allongée d'azurite pour donner des sombres sans lourdeur. A ce stade nous n'avons qu'un camaïeu de terre inachevé, il ne reste alors qu'à appliquer localement les couleurs claires en touches hardies de demi pâte, avec de fermes pinceaux de soie de porc, puis poser les rehauts de lumière en pleine pâte. L'ensemble du travail est exécuté quasi "alla prima" avec détermination et souplesse, sans aucun repentir... La virtuosité du Maître avec une grande économie de moyens.

On remarquera qu'au moins le tiers de la surface du tableau (dos de fauteuil, clavecin, mandoline etc...) est constitué par l'imprimatura de Sinope intouchée. On fera le même constat pour "La liseuse" et autres.

Diluants employés : essence de térébenthine pure pour les dessous, huile grasse coupée d'essence pour la mise en pâte, puis huile grasse pure pour les rehauts. Il s'éloigne malheureusement, sur ce point, des Flamands en n'incorporant aucune résine à sa pâte. 

Cette analyse est basée sur la "Leçon de musique" qui fut exposée à l'été 2007 au Musée Fesch d'Ajaccio (cf. l'article sur Marguerite Gérard et Jacques Sablet).

José Colombé
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Jeudi 31 janvier 2008
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Evelyn de Morgan, (1850-1919), Eos, huile sur toile, 1895, Columbia Museum of Art, South Carolina.

La térébenthine de Venise est la résine brute du mélèze (Larix decidua), un conifère qui a la particularité de perdre ses aiguilles en hiver. Bien connue et utilisée depuis l'époque médiévale, elle tomba en désuétude au XXème siècle, balayée, comme beaucoup d'autres matériaux, par l'immense imposture de l'"art moderne", jusqu'à ce que Xavier de Langlais la replace à son juste rang dans son ouvrage La technique de la peinture à l’huile *. Elle ne tire pas son nom de son origine géographique mais des marchands vénitiens qui la commercialisaient à la Renaissance. Les apothicaires la connaissaient comme le bijon de mélèze.

La térébenthine de Venise fraîche est légèrement ambrée et a la consistance du jeune miel, puis elle se solidifie en une sorte de glue épaisse de couleur jaune verdâtre. Elle doit être conservée dans des flacons bien bouchés et bien remplis pour éviter le plus possible le contact avec l'air. Avant de l'utiliser, on doit la liquéfier par exposition au soleil ou la chauffer légèrement au bain-Marie.

Elle entre dans la composition de media, généralement en association avec les huiles cuites et les résines dures comme le copal et les gommes dammar et mastic (cf. l'article "le medium"). Elle donne de grandes facilités de modelés, de reprises et de glacis dans le frais, et limite aussi beaucoup l'embus. La pâte allongée de térébenthine de Venise présente un aspect émaillé et lumineux très caractéristique. Elle est quasi incontournable pour préparer les vernis à enshuilage et les apprêts blancs "a fresco" des Pre-Raphaëlites.

Les seuls défauts que l'on pourrait lui reprocher sont une certaine paresse de séchage et la nécessité de travailler sur des fonds lisses. Sur fonds grenus la pâte prend un aspect louche peu agréable.

Jusqu'au XVIIème siècle on l'utilisa souvent comme vernis définitif, par coupage avec de l'essence de térébenthine, et on la distillait aussi.

Les baumes aux caractéristiques les plus proches de la térébenthine de Venise sont la térébenthine de Strasbourg (résine du sapin pectiné), le baume du Canada et la résine élémi.


Attention !
 Pour réduire son coût, la térébenthine de Venise vendue par beaucoup de fabricants de matériel pour artistes est sophistiquée par coupage avec de la résine de pin et de l'essence de térébenthine. Dans ce cas, le produit en flacon, prend une nette teinte brunâtre avec le temps, dûe au vieillissement de la résine de pin ; il est également beaucoup plus fluide que le baume authentique.

* La technique de la peinture à l’huile, Flammarion 1988, première édition : 1959.

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Dimanche 20 janvier 2008

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Guariento d'Arpo, Un ange, tempera sur bois, 1354, Museo civico di Padua.

Nous avons vu précédemment que les peintres à tempera avaient pour habitude de vernir leurs tableaux avec du vernice liquida pour les protéger de l'humidité. Ce vernice, préparé généralement avec de la résine sandarac, ou très exceptionnellement avec du copal, était de couleur brun rougeâtre et très visqueux. On ne pouvait l'étendre qu'au soleil ou en atmosphère chaude avec la paume de la main, et il ne séchait que dans ces mêmes conditions de température.

La couleur sombre du vernis final avait depuis longtemps amené les peintres à tempera à peindre quelques tons en dessous pour obtenir un résultat final équilibré (nous reparlerons de cette pratique dans un article ultérieur sur les glacis). Les peintres étaient si habitués à cette teinte rougeâtre que dans certains ateliers, où pour des oeuvres mineures on faisait l'économie du vernice en badigeonnant simplement les tableaux avec du blanc d'oeuf battu, on y ajoutait une pointe de vermillon pour le colorer*.

Ce vernice liquida se comportait donc comme un glacis brun et les dessous étaient exécutés en conséquence. Nous en restâmes à ce procédé pendant très longtemps jusqu'à ce que quelques peintres adjoignent de l'huile crue au vernice pour le fluidifier, rendant d'une part son application au pinceau possible et l'éclaircissant grandement d'autre part.

Il apparut rapidement que l'éclaircissement et la nouvelle relative fluidité du vernice amélioré, pourrait transformer ce "glacis", brun à l'origine, en glacis coloré, tout simplement en broyant des pigments avec le vernice allongé, et les premiers pas furent franchis, comme nous l'avons vu, dès la seconde moitié du XIVème siècle. L'usage des vernis colorés, ou glacis, qui avivaient les couleurs et imperméabilisaient les oeuvres, se généralisa.

On savait bien sûr depuis longtemps broyer les pigments dans le vernice liquida, ou tout simplement dans l'huile de lin siccativée à la litharge, pour obtenir une peinture à l'huile épaisse, mais cette fois-ci on pouvait l'étendre avec de fins pinceaux de soies de porc et une voie révolutionnaire était ouverte.

Cette chronologie de l'amélioration des matériaux et des pratiques est très importante pour bien comprendre ce dont disposaient les Frères van Eyck et Robert Campin (j'insiste sur sa présence) quand ils franchirent un autre pas vers 1400, et élaborèrent le "nouveau procédé de la peinture à l'huile" dit procédé flamand. Nous verrons dans un article ultérieur que tempera et peinture à l'huile moderne furent encore longtemps associées.

* L'usage de la coloration des vernis isolants ou d'encollage a perduré longtemps dans les jus de caséïne ou les fixateurs utilisés pour imperméabiliser les légers dessous à tempera par exemple. On peut clairement le voir sur le tableau inachevé de Santa Barbara par Jan van Eyck, le dessin à la plume est encore partiellement recouvert d'un jus imperméabilisant coloré au vermillon. La pratique fut courante longtemps et a débouché sur les colorations bistrées ou rougeâtres de certains fonds italiens de la Renaissance.

L'histoire des techniques picturales est constamment émaillée de pratiques conservatrices et innovantes de ce type.

par Villanov'art
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